Aliénation et séparation dans la structure autistique
Communication lors de la Journée doctorale « Sens et Hors-sens » de l’équipe de recherche « La section clinique » (Laboratoire EA 4007, rattaché à l’École doctorale « Pratiques et théories du sens » de l’Université Paris 8), dans le cadre de l’atelier « Prise de la langue »,
le 27 mai 2026, à la Maison de la recherche de l’Université Paris 8
Sujet de la recherche
Lacan présente l’aliénation et la séparation comme deux opérations « à un rapport circulaire, mais pour autant non-réciproque »[1] en 1964, dans le Séminaire XI[2] et dans l’article « Position de l’inconscient »[3]. À suivre strictement la terminologie et le contexte de ce moment de l’enseignement de Lacan, il s’agit de la conjonction et de la disjonction du signifiant et de la jouissance par le biais du fantasme.
Outre l’élaboration du concept dans sa forme classique, applicable à la clinique des névroses, je m’interroge sur les voies alternatives de l’institution du sujet dans ses rapports à l’objet lors du choix d’autres structures. L’idée est, en prenant la logification de 1964 comme axe directeur, de repérer et de préciser ses variations pour les formes non-névrotiques.
Ma recherche vise à donner des contours conceptuels plus nets à la logique de l’aliénation et de la séparation, tant dans le cadre des différentes structures que dans la clinique au-delà de la structure.
Actualité
Y a-t-il un intérêt à recourir à ces termes pour discuter d’autres structures : psychose ordinaire et extraordinaire, autisme ?
D’une part, Lacan lui-même le fait, aussi bien en utilisant ces notions qu’en déployant tout au long de son enseignement le concept du nouage du signifiant et de la jouissance. D’autre part, l’expérience des discussions cliniques[4] montre que la logification de 1964 revêt une importance exceptionnelle pour la construction des cas, quelle que soit la structure, là où entre en jeu le « hors-sens », ce qui renvoie à l’intitulé de nos journées doctorales.
Nativité
Jacques-Alain Miller se réfère à la nativité à propos de deux structures : la psychose et l’autisme. Dans la « Convention d’Antibes »[5], il dit : « Quand on est régressé topiquement au stade du miroir, c’est la psychose. Autrement dit, ce stade illustre la thèse de la psychose native. »
Dans son cours « Le tout dernier Lacan », Jacques-Alain Miller dit : « J’en venais à dire que l’autisme est le statut premier de l’être parlant. Puis dire, le statut natif du sujet. Le mot de “sujet” doit ici porter des guillemets, et céder sans doute la place au terme de parlêtre que Lacan utilisait pour désigner à la fois le sujet et l’inconscient. »[6]
En confrontant ces deux remarques, on peut éclairer ceci : le « statut premier de l’être parlant » précède la nativité du stade du miroir. Autrement dit, le parlêtre-autiste est plus proche de l’« au-delà de la structure » et donne une représentation plus directe de la forme généralisée de la conjonction-disjonction du signifiant et de la jouissance à la lumière du tout dernier enseignement de Lacan.
Prise de la langue : en deçà et au-delà de la structure
Le titre de notre séquence — Prise de la langue — joue sur l’absence d’espace dans lalangue. En deçà de la structure, la prise dans le langage signifie l’aliénation du sujet dans le signifiant binaire de l’Autre : le sens se produit, le non-sens survient, l’objet se sépare — le tout dans le cadre de le langage, en s’appuyant sur l’espace entre la et langue. Lorsque Lacan supprime cet espace, la prise s’effectue au-delà de la structure. Entre la et langue scintille l’écart d’un passage de l’Autre à Un. Se dessine ainsi un chemin menant des formes d’aliénation dans le signifiant de l’Autre vers une lal’aliénation généralisée dans le signifiant Un de lalangue. L’aliénation « classique » dans le signifiant binaire s’avère être un cas particulier, névrotique, de cette forme plus fondamentale. Le statut de l’objet change également : dans la théorie des nœuds, il n’est plus pensé comme un reste tombé, mais comme le foyer du nœud R-S-I, le point où lalangue s’incorpore au corps.
Un repère important de ma recherche se situe dans le tout dernier enseignement de Lacan, où est envisagée la forme originaire de la conjonction-disjonction du signifiant et de la jouissance au-delà de la structure. Selon mon hypothèse, le sinthome constitue la forme généralisée de l’aliénation et de la séparation, qui précède logiquement aussi bien la scène spéculaire que la scène de l’Autre.
L’autisme : l’aliénation retenue
Jean-Claude Maleval[7] propose de considérer comme spécificité de l’autisme le gel de S₁ dans ses deux articulations : S₁‑S₂ et S₁‑a — tant en ce qui concerne l’aliénation « classique » dans le signifiant binaire qu’en ce qui concerne le rapport à l’objet pulsionnel. Selon sa terminologie, l’aliénation et l’objet pulsionnel de l’autiste sont retenus. Cela renvoie au niveau du premier tour d’aliénation-séparation — une séparation pré-subjective, une cession-perte primordiale de l’objet. Dans les termes des « Complexes familiaux »[8], cela correspond au complexe de sevrage ; dans les termes du Séminaire X, à la cession primordiale de l’objet de la pulsion orale[9] ; dans les termes de « Radiophonie »[10], à l’incorporation du signifiant. À ce niveau, la rencontre n’a pas lieu entre le sujet et le signifiant binaire, mais entre le parlêtre et le S₁ singulier. Dans le tout dernier enseignement de Lacan, de cet événement de corps primordial résulte une séparation de l’objet « hors-sens », sans la médiation de l’Autre.
Le bord comme forme de séparation
À la suite d’Éric Laurent[11], la notion topologique clé du bord, que Lacan utilise pour décrire la logification de l’aliénation-séparation en 1964, acquiert une importance particulière pour l’autisme. Ma proposition consiste à envisager l’appareillage de la jouissance par le bord comme forme autistique de la séparation — réponse à l’aliénation retenue. Jean-Claude Maleval formule trois contours du bord : l’objet autistique, le double et l’intérêt spécifique. La fonction du bord est l’encadrement de la jouissance, où l’objet a ne s’inscrit pas dans le cadre du fantasme comme chez le névrosé, ne se trouve pas « en poche »[12] comme chez le psychotique, mais reste « à la main »[13] chez l’autiste.
Il est remarquable que les trois contours du bord fassent nettement écho aux trois tours de subjectivation des « Complexes familiaux » (1938), écrits encore avant le recours au structuralisme linguistique et la distinction des trois registres. Entre la progression du bord-objet à travers le bord-double vers le bord-intérêt spécifique et les trois complexes (sevrage, intrusion, Œdipe), il n’y a pas de coïncidence complète, mais se dessine une logique de progression vers la complexification des rapports du sujet à l’objet, à la manière d’un escabeau. Au niveau natif, l’autiste conserve un accès à la matrice de subjectivation et à sa forme d’escabeau par le biais du bord, malgré le gel de S₁.
Conclusion
Le travail clinique avec les autistes — l’attention au bord, aux modes d’appareillage de la jouissance, aux inventions du sujet autiste — s’avère d’une valeur exceptionnelle pour la préparation de l’analyste à la clinique du parlêtre à l’époque de la non-existence de l’Autre.
Mais au-delà de sa valeur pratique, la structure autistique élargit le champ d’application de la logique même de l’aliénation-séparation. Le gel de S₁ dans ses deux articulations isole le moment primordial de la conjonction-disjonction du signifiant et de la jouissance — celui que dans la névrose le fantasme recouvre sur la scène de l’Autre, et que dans la psychose des tentatives de stabilisation de la scène spéculaire médiatisent — de la construction délirante à la fragmentation du corps. Ce faisant, l’autisme éclaire la forme généralisée de l’aliénation-séparation au-delà de la structure et étaye l’hypothèse du sinthome.
L’élaboration détaillée des formes d’aliénation-séparation pour les différentes structures fournit à l’analyste des repères aux abords du Réel — au seuil même où la classification s’épuise. Plus ces formes sont tracées avec précision en deçà de la structure, plus se détache la singularité de jouissance de chaque parlêtre.
[1] J. Lacan, « Position de l’inconscient » (1964), dans Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 835: « On la retrouve commandant les deux opérations fondamentales, où il convient de formuler la causation du sujet. Opérations qui s’ordonnent à un rapport circulaire, mais pour autant non-réciproque. »
[2]J. Lacan, Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil, 1973.
[3]J. Lacan, « Position de l’inconscient », dans Écrits, Paris, Seuil, 1966.
[4]Dans la Conversation d’Arcachon, J.‑A. Miller fait plusieurs remarques à ce sujet. Il dit que si le sujet « n’est pas en mesure de nous restituer la phase d’aliénation, est-elle constituée pour lui ? La question se pose légitimement. Je pense que, dans tous les cas, il vaut mieux supposer l’existence de la phase d’aliénation, quitte à en préciser les traits spécifiques ». Et plus loin : « je dis qu’il faut essayer, dans tous les cas, de restituer ce à quoi nous avons accès de la phase d’aliénation, pour donner leur juste place aux phénomènes relevant de la séparation ». Un peu plus tôt dans le même texte, Miller associe l’aliénation à la carte de l’inconscient, où l’on peut supposer le jeu du sens et du non-sens, et la séparation à la carte de la jouissance : « quand dans le corps ça commence à remuer, quand des taches apparaissent, quand des morceaux se détachent, quand le corps morcelé s’incarne », où entre en jeu le hors-sens. — J.‑A. Miller, « Clinique ironique », dans La Conversation d’Arcachon. Cas rares : les inclassables de la clinique, sous la dir. de J.‑A. Miller, Paris, Agalma–Seuil, coll. « Paradoxes de Lacan », 1997, p. 245‑246.
[5]« Deuxièmement, n’oublions pas que le stade du miroir de la “Question préliminaire” n’est pas celui que Lacan décrivait initialement, c’est un stade du miroir quasiment psychotique. Quand il n’est pas organisé par le symbolique, c’est un état d’ordre psychotique, habité par une souffrance primordiale, kleinoïde. Quand on est régressé topiquement au stade du miroir, c’est la psychose. Autrement dit, ce stade illustre la thèse de la psychose native. » — J.‑A. Miller, « Psychose chêne et roseau », dans La Convention d’Antibes. Du pathologique au normal, Paris, Navarin / Le Seuil, 2018, p. 266.
[6]J.‑A. Miller, L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan, cours du 7 mars 2007, inédit. Cf. J.‑A. Miller, « Donner sa langue au ça », La Petite Girafe, n° 25, juin 2007, p. 7–12.
[7]J.‑C. Maleval, La différence autistique, Paris, Payot, 2009.
[8]J. Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu » (1938), dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.
[9]L’idée que l’objet précède le sujet se trouve chez Lacan dans le texte du Séminaire X, avec un renvoi au premier complexe familial.
« Les sensations proprioceptives de la succion et de la préhension font évidemment la base de cette ambivalence du vécu, qui ressort de la situation même : l’être qui absorbe est tout absorbé et le complexe archaïque lui répond dans l’embrassement maternel. Nous ne parlerons pas ici avec Freud d’auto-érotisme, puisque le moi n’est pas constitué, ni de narcissisme, puisqu’il n’y a pas d’image du moi ; bien moins encore d’érotisme oral, puisque la nostalgie du sein nourricier, sur laquelle a équivoqué l’école psychanalytique, ne relève du complexe du sevrage qu’à travers son remaniement par le complexe d’Œdipe. » — J. Lacan, « Les complexes familiaux », Autres écrits, p. 32‑33.
« Cet objet qu’il appelle transitionnel, on voit bien ce qui le constitue dans cette fonction d’objet que j’appelle l’objet cessible. C’est un petit bout arraché à quelque chose, un lange le plus souvent et l’on voit bien le support que le sujet y trouve. Il ne s’y dissout pas, il s’y conforte. Il s’y conforte dans sa fonction tout à fait originelle de sujet en position de chute par rapport à la confrontation signifiante. Il n’y a pas là investissement de a, il y a, si je puis dire, investiture. Le a est ici le suppléant du sujet — et suppléant en position de précédent. Le sujet mythique primitif, posé au début comme ayant à se constituer dans la confrontation signifiante, nous ne le saisissons jamais, et pour cause, parce que le a l’a précédé, et c’est en tant que marqué lui-même de cette primitive substitution qu’il a à ré-émerger secondairement au-delà de sa disparition. […] La fonction de l’objet cessible comme morceau séparable véhicule primitivement quelque chose de l’identité du corps, antécédant sur le corps lui-même quant à la constitution du sujet. » — J. Lacan, Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 363.
[10]J. Lacan, « Radiophonie », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.
[11]É. Laurent, La bataille de l’autisme. De la clinique à la politique, Paris, Navarin / Le Champ freudien, 2012.
[12]J. Lacan, « Petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne », 10 novembre 1967, inédit.
[13]J.‑C. Maleval, La différence autistique, op. cit., p. 254.